Interview avec la réalisatrice de Mustang, Deniz Gamze Erguven

24/11/2015

Le 23 octobre, Mustang sortira en Turquie, la nation qui l’a vu naître. Récit de la course folle vers la liberté de cinq sœurs, le premier film de Deniz Gamze Erguven, d’ors et déjà critiqué dans le pays, risque de susciter un vrai débat au sein du peuple turc. En France, il a connu un parcours hors du commun. Plébiscité à la quinzaine des réalisateurs de Cannes, il a touché les critiques et le public. A l’affiche pour la dix-septième semaine consécutive, il a attiré plus de 450 000 personnes en salles depuis le 17 juin. Le mois dernier, il a été choisi pour représenter la France aux Oscars, un exploit pour un film non francophone. Rencontre avec la réalisatrice de ce tour de force.

La sortie de Mustang en Turquie est imminente, quelles attentes avez-vous ?

Je suis vraiment curieuse de la réaction des turcs, particulièrement des hommes. Depuis Cannes, il y a une controverse intéressante. Il se dit que le film n’est pas turc. Cela me surprend beaucoup. D’autant plus que ces commentaires émanent de personnes qui n’ont pas encore visionné le film. Un des acteurs de Winter Sleep (film turc ayant reçu la palme d’or à Cannes en 2014 ndlr), Ayberk Pekcan, a quant à lui décrété « c’est un très beau film français » après l’avoir vu. La Turquie est un pays qui diffuse rarement ses productions à l’étranger. De fait, il semblerait qu’une responsabilité incombe aux réalisateurs qui y tournent de faire un portrait global du pays. Bien sûr, la situation décrite dans Mustang s’inspire de la réalité. Mais cela reste une fiction, sans aucune visée naturaliste. Les dialogues, l’histoire, les choix esthétiques et le casting n’en font pas un film Turc ou Français, mais une représentation de mon point de vue. S’en est suivi un débat pour déterminer si je suis moi-même turque ou française.  Certains se sont demandé comment j’osais faire un film sur le Turquie alors que j’ai grandi en France. Cela ne me plait pas. Tous les membres de ma famille et mes souvenirs d’enfance sont nés là-bas. Comme Lale, je suis la plus jeune de deux générations de filles. J’ai vécu ou observé certaines de ces situations. J’ai moi-même joué avec mes cousins comme au début de l’histoire et ai subi les mêmes accusations que mes personnages. Ma réaction à l’époque a été de baisser les yeux, j’étais embarrassée. Là où la fiction intervient dans Mustang, c’est par exemple quand Lale casse les chaises de la terrasse en criant « ces chaises ont touché nos fesses, elles doivent être dégoutantes aussi ». C’est héroïque de sa part. En Turquie les filles ne sont pas éduquées à être des héroïnes, seulement à bien se tenir et à être polies. Ce qui me surprend le plus, c’est que de tels faits se sont produits dans toutes les grandes familles que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Il y a peu j’ai revu une amie d’enfance pour la première fois. Cela lui est arrivé aussi. Elle me la raconté le plus naturellement du monde. J’ai rendu visite à des gynécologues à Karadeniz. Je leur ai posé des questions sur les tests de virginité. Ils m’ont raconté des histoires de femmes amenées à l’hôpital tard la nuit, encore vêtues de leur robe de mariage, comme on ramène de l’électroménager défaillant au magasin. C’est une situation récurrente. Notre responsabilité est de montrer et de remettre en question cette réalité, pas seulement en tant qu’artistes mais en tant que citoyens. Quand on balaye la poussière sous le tapis, elle ne disparait pas pour autant. Je ne peux pas fermer les yeux et prétendre que cela n’existe pas. Surtout sur des questions comme celle-là, je ne pense pas avoir le droit de faire ça.

La France vous a choisi pour les oscars, espériez-vous que la Turquie le fasse ?

Mustang étant une production franco-turque, nous avons postulé pour les deux pays. En effet, je m’attendais à ce que ce soit la Turquie qui le choisisse. La France a été une surprise. C’est un grand honneur pour moi. Vraiment. Pour être honnête, pendant que je faisais le film, le maximum que j’espérais était Cannes. Et quand nous avons été au Festival au printemps dernier, nous nous étions dit : « La projection est mardi, mercredi nous répondons à la presse et jeudi nous faisons la fête pour célébrer tout ça ! ». Ce jeudi n’est jamais arrivé. Nous avons enchainé les rendez-vous et les interviews. Tous les distributeurs qui ont acheté Mustang sont venus me parler sans mentionner une seule fois le nombre de salles pour la diffusion, les résultats escomptés, etc. Il était toujours question d’émotion, de ressenti. Cela m’a beaucoup touché. Quelle que soit leur culture, les gens ont compris l’histoire. Bien sûr, le cinéma est un média universel, mais je n’aurais jamais pensé qu’un film en turc tourné à Karadeniz ne voyagerait autant. Pour ce qui est des oscars, c’est arrivé assez naturellement. Un distributeur américain a acheté le film et m’a dit vouloir mener une campagne pour une nomination aux Oscars. Et voilà.

Une sacrée ascension pour un premier long métrage, que vous avez réalisé enceinte. Parlez-nous de l’épopée Mustang.

Mon parcours dans le cinéma a été une longue marche. Un peu comme mon personnage Lale, qui quitte la maison pour un grand voyage, mais part en pantoufle. J’ai écrit le scénario de Mustang une première fois en 2011 mais je n’ai pas été au bout. Il y avait trop de ressemblances avec la réalité. Un an plus tard j’ai repris l’écriture avec Alice Winocour. Après cela, l’histoire était réglée comme une horloge, chaque changement que nous avons évoqué changeait sa mécanique, son équilibre. C’était le deuxième script que j’écrivais et je brulais de tourner le film. J’ai découvert que j’attendais un enfant, et, une semaine plus tard, le producteur lâchait le projet. L’équipe a cru que tout était fini. Les gens disaient « la pauvre, regardez ce qui lui arrive, en plus elle est enceinte. » Je n’avais pas le droit de m’effondrer ni d’abandonner sous prétexte de ma grossesse. Paradoxalement ces circonstances m’ont rendue calme. J’ai réussi à renverser la situation en trouvant un autre producteur, à partir de ce moment-là, plus personne n’a osé me remettre en question. Maintenir la cohésion de l’équipe avec un budget serré a attiré le respect. J’ai pu m’échapper à Istanbul pour me marier. C’était drôle. Puis, j’ai accouché le jour où les médias ont révélé l’histoire d’Ozgecan Aslan (la jeune étudiante violée et assassinée par le chauffeur de bus qui la ramenait chez elle ndlr). Sa photo était sur tous les écrans. Je me rappellerai toujours de son visage. Deux jours après, je recommençais à travailler, tout en allaitant. Je n’ai jamais arrêté. J’ai fini le film et toute la post production avec lui attaché à moi, comme un petit singe, joue contre joue. J’ai le sentiment que mon fils et mon film sont jumeaux.

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Dilara Gürcü avec la réalisatrice Deniz Gamze Ergüven

Avez-vous subi des réflexions du fait de la particularité de cette situation ?

Oui. Pendant le montage, je travaillais avec quelqu’un que je ne connaissais pas. Nous étions dans une salle sombre, lui sur l’ordinateur, et moi juste derrière. Pendant tout le processus, les seuls sons qu’il entendait à longueur de journée étaient ceux de l’allaitement, des bisous que je faisais à mon fils, etc. Un jour il s’est interrompu en plein travail et m’a dit : « je n’ai pas signé pour ça ». Puis il a rit. On s’est retrouvé bien après à une fête et nous en avons reparlé. Il m’a dit avoir été « très frustré » que je vienne toujours travailler avec mon bébé.

Jennifer Lawrence, Patricia Arquette, Emma Watson, les actrices prennent de plus en plus la parole pour dénoncer le sexisme à Hollywood.  Qu’en pensez-vous ?

Il y a un an, un agent américain affirmait à mon producteur : « je ne travaille pas avec les réalisatrices ; elles ne marchent pas au box-office ». Il y a peu de réalisateurs connus qui sont des femmes, elles s’orientent moins dans cette voie que les hommes. Je me rappelle que nous n’étions que deux dans ma promotion à l’école de cinéma à avoir fait ce choix. J’ai le sentiment qu’on écarte les femmes des métiers qui nécessite de l’autorité, du leadership. Evidement ce travail demande parfois de se battre pour ses idées. C’est comme si ces traits de caractères ne pouvaient pas être féminin. Mais nous sommes à un tournant. Les femmes revendiquent le cinéma, la camera, elles commencent à prendre la parole. Hollywood véhicule les stéréotypes de genre. Les femmes sont généralement cantonnées à des rôles secondaires, superficiels, qui n’ont d’intérêt que pour une intrigue amoureuse. Mes personnages ne rentrent pas dans ces cases. Une amie turque m’a fait remarquer pendant l’écriture du scénario qu’il était trop pornographique, que la libido des quatre sœurs était trop mise en avant. Mais le désir est une chose naturelle. Les héroïnes de Mustang sont intelligentes et courageuses, leur parcours fait échos à toutes les femmes qui ont des choses qui leur sont resté en travers de la gorge, qu’elles soient occidentales ou orientales.

Comment avez-vous choisi les actrices pour jouer vos héroïnes ?

J’envisageais ces sœurs comme un seul personnage, une hydre à cinq têtes. Il était également important d’équilibrer les relations, entre le duo que forment Selma et Sonay, celui de Nur et Lale, la dynamique qui les anime toutes les cinq… Il fallait aussi qu’elles se ressemblent. Certaines des filles pourraient être jumelles. A tel point que lors de leur première rencontre, elles se sont toisées avec surprise. Le casting a duré 9 mois, pendant lesquels j’ai essayé différentes combinaisons avec plusieurs actrices. En avril 2014, j’ai finalement eu devant moi cette hydre, prête à prendre des coups, tomber, comploter et riposter. Nous avons organisé plusieurs ateliers, l’ambiance y était bon enfant. Les filles se sont bien entendues. Pendant le tournage, nous sommes devenus une famille. Elles se sentent un peu comme des sœurs désormais, elles prennent soin les unes des autres, se protègent, sans jalousie ni rivalité.

Quel est votre prochain projet ?

J’en ai plusieurs. Je travaille notamment sur un long métrage dont l’intrigue sera construite autour des émeutes de Los Angeles de 1992. J’ai déjà commencé un gros travail de recherche, à la fois historique et sur le terrain.

(Vous pouvez lire la version longue de cette interview en Anglais ici.)

(L’interview été traduit par journaliste Sophie Janinet)